Le rôle de l’art dans ce monde
Si l'art veut avoir un rôle dans une civilisation à venir, s'il veut exister autrement que comme un décor, s'il n'est pas qu'un sous-produit d'une idéologie ou d'une croyance, il ne doit pas être en accord avec les modes, ou chercher forcément à "illustrer et à interpréter " les données socio-historiques et culturelles de la société dans laquelle il se réalise.
Le contexte actuel de la civilisation qui demande un autre devenir, attend entre autres de l'art un autre imaginaire et une autre liberté. L'art a la capacité d’anticiper les forces du monde, parce qu’il les "comprend", les "entend" et permet d’y accéder d’une façon autre que ne le font la science, les techno-sciences, la politique, enfin tout ce qui constitue la société occidentale depuis le début du XIX ème siècle. Il est question de construire une autre civilisation ni supérieure, ni égale, ni inférieure, mais différente.
Vous savez, la beauté n'a jamais eu besoin de l'art. "Les noms de la beauté sont les noms de personne" (C.Bobin, Le huitième jour de la semaine).
Avant le XVIII ème siècle, les images portaient une vision du monde (principalement religieuse) qui "conduisait" le monde et en donnait les règles et les limites, quoi qu'on en pense.
L'artiste était un artisan, et souvent avec un très haut niveau d'imagination. L'idée de rupture idéologique n'était pas forcément au centre de l'attitude artistique. Les artistes ne s'occupaient ni d'esthétique, ni de progrès. Mais de répondre à leurs commandes de tableaux religieux ou profanes. Ils étaient dans l'idéologie dominante de l'époque. Ils n'étaient pas aveugles pour autant, sil'on peut dire ! Mais ils avançaient dans leur artisanat, au rythme des idées et des comportements de la société du moment, en essayant d'être les meilleurs et de faire les œuvres les plus belles possibles. Et si la vision du monde d'une civilisation déclinait, l'artiste-artisan perdait son imaginaire, malgré son imagination.
Parfois, comme au XIV ème siècle, les artistes (exemple : Giotto et d'autres, en Italie) se trouvant dans une civilisation se renouvelant à travers une continuité de croyance (la Renaissance), pouvaient déjà envisager, sans rupture fondamentale (aspect impensable à cette époque), d'autres manières de construire une vision différente du monde et définir une autre temporalité.
Après le XVIII ème siècle, l'art est devenu foncièrement idéologique, s'installant dans un historicisme dans un devenir en expansion permanente, en parallèle avec l'expansion des outils et l'objectivité de la science. La question du progrès et de la rupture avec le passé devenaient les ferments de la civilisation occidentale et traversaient l'art, et l'esthétique qui le constituait.
Mais l'art, dans ce type de relation avec l'individu et avec la société, a fini par s'épuiser (cf. l'art actuel produit principalement d'un marketing et d'une idéologie de la mode et marchande). L'art s'est laissé embarqué dans ce processus. N'ayant plus de vision du monde à haut niveau, l'artiste perd son imaginaire.
Au XIX ème siècle, il y a eu le rêve de la démocratie et du progrès, qui a pu fournir une sorte de vision à haut niveau et a permis aux artistes de trouver des relais pour leur imaginaire. Cela dura jusqu'à la guerre de 14-18.
Curieusement, la période allant de 1848 à 1914 semble marquer une sorte d'acmé de la fécondité occidentale. Que ce soit dans les arts, la science, les techniques, les théories (Marx, Nietzsche, Freud, Einstein...) ou la communication tout a été dit ou presque.
A la suite, on a une période faite des massacres de la guerre de 1914-1918, des génocides de la guerre de 1940-1945 (nazis, soviétiques...) et de différents pays après 1949 (Chine, Cambodge, Bosnie, Rwanda...).
Une situation de tarissement de l'art, apparaît malgré quelques espoir de voir un "nouveau monde" avec les nouveaux outils.
Ceux-ci remplacent la science, d'où son appauvrissement. Ils se développent et se perfectionnent le plus souvent pour un rôle qui n'est que économique et banal . La conquête de l'espace reste discrète, n'ayant pas les moyens financiers nécessaire pour se développer plus vite. En fait, ces outils ne font que reprendre ce qui a été annoncé par les multiples recherches précédentes, même s'ils se multiplient.
Après 1914-1918 et 1940-1945, un épuisement des idées, un monde sans visée, sans vision, ou une incapacité à envisager un devenir, semblent s'imposer. On s'excite sur une civilisation bruyante, faussement égalitaire, médiocre, peu enthousiasmant, à la mentalité s'appauvrissant avec une montée de l'obscurantisme, parce que cette civilisation est incapable de symboliser des actes et une vision du monde forts. L'art suit le mouvement.
Les surréalistes, avec les arts plastiques, en furent les derniers feux. Mais cette guerre a tout brisé de ce qui pouvait être possible. Sans parler des conséquences des autres guerres qui n'ont fait qu'accentuer les éléments de non civilisation (ou barbarie), et que réduire les aspects positifs de la démocratie et du progrès !
Le courant de l'abstraction fut un échec de la peinture. Il donnait la priorité à la sensation-matière, autre façon de réduire l'art à un geste sensible sans plus. Ce courant ne peut tenir que si l'artiste "prie" le monde, ou a une spiritualité (laïque). Ainsi l'abstraction n'existe qu'en tant qu'exercice spirituel, cette frugalité de l'esprit si forte au corps (Voir Bram van Velde, Tal Coat, Hollan et bien d'autres).
Après Duchamp et Dada, l'art et les artistes s'investirent dans des idéologies (socio-historiques, politiques, formalistes, communicationnelles, du marketing et mille autres), dans les mythologies personnelles, la dérision, le cynisme et des détournements de situations ou de lieux. Cela s'appelait la modernité. Mais en même temps ils perdaient leur force face à la montée de l'idéologie du libéralisme économique mondial et de la marchandisation globale qui n'avaient rien à faire de l'art, sinon comme objet à vendre.
On observe que les œuvres actuelles sont souvent construites autour de quelques imaginations, et ne font pas la synthèse de toutes les imaginations.
On relève quatre type d'imaginations en relation avec des temporalités qualitatives (notées avec un 0) et quantitatives (notées avec une +) :
(++++0) sociales : le sujet, la commande, la société, le récit, l'Histoire, l'économie, la politique, les idéologies, la sémiologie...
(+++00) matérielles : toute les matières, les technologies, les sciences de la matière et humaines...
(++000) sensibles : perception, sensation, émotion...
(+0000) psychiques : les différents agencements des blocs de désir, les rêves, la spiritualité ontologique...
Le temps quantitatif est important avec les imaginations sociales et matérielles. En revanche le temps qualitatif est prédominant dans les imaginations sensibles et psychiques.
Hans Haacke, par exemple, a mis en avant dans ses installations, les imaginations sociales (socio-économico-politiques, historiques et culturelles, détournement...) et matérielles (béton, arme, décor d'une ville, texte, ...). Les imaginations sensibles et psychiques sont en arrière plan, voire négligées. Ce n'était pas son propos.
A coté, dans "La Ronde de Nuit" de Rembrandt, toutes les imaginations sont présentes, voire presque au même niveau. Les imaginations sociales : le sujet (les arquebusiers), une commande de cette corporation, un récit (une scène de leur vie organisée par le peintre), des problèmes politiques à travers les différentes factions d'arquebusiers... . Les imaginations matérielles : huile sur toile, technique du clair-obscur, choix du mouvement des personnages qui s'attendaient à être fixes (en portait) comme le faisaient les autres peintres (Rembrandt a eu des problèmes)... . Les imaginations sensibles : choix des couleurs propre au peintre, mouvement... . Les imaginations psychiques : agencements du côté de la spiritualité avec la défocalisation des regards (= infini), lumière venant surtout du centre ou frontale... .
Si un peintre, à coté des imaginations, prend en compte les énergies, il va finir par percevoir d'une autre façon ce qui arrive au monde, ce qui est en train de naître. Et de là d'explorer les ruptures possible avec la civilisation en cours. Puis de faire une percée du monde. En fait, les imaginations montrent les capacités de "dé-placement " des artistes, qui les arrachent aux consensus social, culturel et idéologique. Il s'agit en partant du plus singulier de rejoindre une vision générale qui ouvre le monde à un autre devenir. C'est une fusion de ruptures. Mais de ruptures qui offrent aussi, parfois, les moments de l'invention d'autres "récits".
Un "récit" qui n'a pas d'ordre, comme une illumination. Ces traces, masses et "figures", insolites dans leur agencement. Aucune interprétation. Qu'une expérimentation avec l'inconnu. Ne cherchez pas de structure. Oui, on y arrive ! Mais avec lenteur, et tant de rêveries ! Hors du temps.
La peinture envisagée n’est ni esthétique ou ni a-esthétique, ni éthique ou ni a-éthique, ni rationnelle ou ni irrationnelle, ni angoissante ou ni apaisée. Elle s’est éloignée des interprétations quelles qu’elles soient. C’est d’abord une expérimentation à travers l'abondance de l’inconnu qui ouvre à la fois sur les labyrinthes du vide et sur les énergies qui traversent l’univers.
L'agencement des traces, des masses et des figures, "restitue" les énergies "captées" de l'univers. Cette "saisie" des énergies se réalise en deçà du langage (discursif ou scientifique) dans un état de la nature qui est sans langage et où le temps n'existe pas. L'art est capable d'explorer et d'exposer ce type d'état.
On comprend alors que les éléments socio-culturels ne sont pas de cet ordre, malgré leur réalité. L'art, dans ce cas, installe les ferments d'une autre façon de percevoir le monde.
Pour arriver à cela, une chose est nécessaire : surtout ne rien inventer, car il n'y a rien à inventer : tout est présent dans ce sens, sans rien à voir avec l'immédiateté. Rien à inventer qui soit, justement, immédiat. Ni non plus, vouloir être original. L’exploration de ce nouveau monde n’est pas de cet ordre.
Ainsi toutes les traces et masses utilisées sont les plus banales possibles. Elles existent depuis toujours. Ces traces et ces masses ont été laminées par les mille emplois et idéologies portés et subis, au point qu’elles sont devenues sans intérêt, et donc tout à fait utilisables autrement parce que neutres, libres.
Par exemple, le contraste baroque lumière/ombre n'est pas identique au même contraste de la période le romantisme. Et il n'est pas non plus le même, que celui d'Ernest Pignon-Ernest dans ses grands dessins collés sur des murs.
On a là trois couples formels installés dans trois idéologies différentes. A la fin le couple ombre et lumière ne signifie plus rien idéologiquement, il devient neutre et a-esthétique. Il peut alors devenir un agencement d'énergies différentes : la juxtaposition du blanc au noir dans ce cas, change la structure et le sens même du tout On a changé ainsi de seuil.
Cette juxtaposition n'est plus celle de deux temps mesurables, mais de deux temps variables. De deux énergies différentes. Qui aboutissent à une autre "figure". Qui n'est justement pas l'addition des éléments de départ.
Par exemple, on peut avoir une peinture avec des agencements de masses colorées (les masses colorées de Matisse par exemple) qui représentent l'orchestre, et des traces (cf. les traces des tableaux de Cy Twombly) qui représentent la voix. Apparaissent là, des juxtapositions qui changent la sens de tout ce qui est sur le plan, car des énergies différentes sont effectivement juxtaposées, et non additionnées.
Ou encore, on peut capter avec des traces des chants d'oiseaux récupérés le matin très tôt : alors le grand chant d'oiseaux est sans notes.
C'est cela qui ouvre l'art à un autre vision. Après il sera toujours possible de construire un autre "récit". Avec les idéologies et les techniques possible selon la civilisation en cours.
C'est une façon de sortir des idéologies passées et actuelles sans les excéder ou sans les reproduire, comme le propose le n'importe quoi contemporain.
Comment réenchanter le monde ? Comment poursuivre l’aventure humaine au regard de l’inconnu ? Cette capacité à créer de l'être humain est en soi déjà un début de réenchantement. Mais rien n’est gagné d’avance. L'humain est toujours capable du pire comme du meilleur. Et là, pas de progrès à attendre, même si les conditions sont différentes. On n'est guère plus avancé que les hommes préhistoriques qui vivaient il y a 40 000 ans !
Par ailleurs, les structures proposées par les nouveaux outils, sont incapables d’investir l’inconnu. Evidemment, par définition, l’inconnu n'est pas programmable !
Il est complexe d'anticiper les futurs orientations des événements en cours, ou sur ce qui arrive. Comment envisager une civilisation qui échappe à la fois à la société de consommation, à la croissance, à la décroissance et à la marchandisation de l’humain, à l'obscurantisme actuel qui prend de plus en plus de place, ou qui est capable d'utiliser les nouveaux outils au regard de l’humain et de la nature ?
L’art actuel, certes, est parfois critique des aspects de la société actuelle et de son caractère mortifère. Mais il ne fait que reproduire les événements et éléments socio-culturels, reproduction qui se perd dans des manifestations réservées aux happy-few ! Il ne propose rien.
Les installations, les concepts et les dispositifs ont toujours existés dans les civilisations passées tout aussi soumis aux propagandes de l'époque : les pyramides et les temples égyptiens, ou "L'assomption de la Vierge" de Egid Quirin Asam dans l'église de Rohr en Bavière.
Sans parler des scarifications et autres transformations corporelles dont certains se parent comme si c'était des exploits, et qui ont été pratiqués par mille tribus.
Il existe comme une absence d'envie de créer un autre devenir de la société. On le voit dans un type de romantisme qui n'a cessé de se poursuivre, avec des formes différentes, depuis le XIX è siècle. On a dans la chanson un romantisme de la mélancolie (Mieussec) ou, en art plastiques, les mythologies personnelles (Sophie Calle), jusqu'à la révolte excessive (mouvement punk, le rapp gangsta avec Snoop Dogg…).
Également cette absence apparaît dans l'inénarrable détournement des objets ou des situations, forcément banals et cyniques (c'est selon ce qui est disposé), sous prétexte que tout est banal et cynique, qui n'offre plus rien, très indifférents au monde et à son devenir. Désabusé ! Forcément sans mémoire à force d'immédiateté ! Quel monde obscur !
Le vivant affirme une mémoire du corps contre l'immédiateté. L'enfant qui naît aujourd'hui est identique à l'enfant qui naquit il y a 40000 ans, et même bien plus loin dans le temps.
Le chant de l'oiseau que l'on entend dans le bois, a été entendu identiquement dans ce lieu, il y a 2000 ans, par un passant inconnu.
La montagne qui domine la ville aujourd'hui, était identique à celle qui dominait le village de huttes ou de grottes où vivaient déjà des hommes, il y a 8000 ans.
Contre l'information en temps réel (espace, action et non durée), il faut opposer la mémoire et le temps long, pour retrouver un imaginaire fort. Et créer un devenir.
"Pouvoir gaspiller, mieux encore : avoir l'obligation de gaspiller" ou " Les grands hommes sont comme des explosifs où se condense une force prodigieuse".
Mais pour arriver à cela il a fallu rassemblé, accumulé, économisé et conservé, et que pendant longtemps il n'y ait pas eu d'explosion. Il est bien question de la mémoire et de temps long comme créateur d'un devenir et de l'humain. Voir "Essai de mythologie" de Ernst Bertram (à propos de Nietzsche et de la mémoire).
Il manque une vision du monde, une spiritualité laïque et créatrice, un devenir à haut niveau, le désir de résoudre un instant, l'inconnu… C'est ici la place de l'art et de l'artiste. Ce dernier doit laisser la critique aux sociologues, aux politiques, aux philosophes ou aux historiens. Ce n'est pas le rôle de l'artiste. Il est le spécialiste du rêve, de l'imaginaire, de la liberté dans les limites de l'inconnu (à une seconde et à un millimètre de n'importe qui ou de n'importe quoi).
La spiritualité est la dimension de l'infigurable humain. Elle doit être comprise comme hors religion et hors tout pouvoir. En l'écoutant, en la pratiquant, elle est alors le ferment du plus grand imaginaire et de la plus grande liberté de l’être humain face à l’univers. Ainsi la lecture d'un livre (de même la peinture) est-elle un premier exercice spirituel laïque. Elle demande du silence, de l'isolement, de la concentration, un échange entre les mots et le récit qui entraînent le lecteur au-delà de lui-même.
Si l'art intègre la spiritualité, il devient capable d'anticiper le monde. De là, il pourra créer d'autres récits et légendes, ou d'autres idéologies qui rendront l’humain apte à poursuivre son aventure face à l’inconnu.
Au-delà d’un constat pas très positif de la civilisation actuelle, paradoxalement, il apparaît pourtant que l’être humain est en train d’entendre, sans encore l’écouter, le mouvement et la vision d’un autre monde possible, orienté vers l’homme et la nature, mouvement et vision qui naissent presque à l’insu de chacun et du groupe. Et peut-être pour aller conquérir l'univers qui semble être la résultante de l'espèce de course folle à travers la multiplicité des technologie de plus en plus subtiles.
D'autres indices apparaissent sur Internet (cf. Wikipédia, des sites de "chats", des blogs…) qui ne sont pour le moment que des d'échanges banals, très différents des grands moyens de communication. Mais ils pourraient être utiliser pour créer des accointances d'idées, des systèmes d'insurrection pour dire autre chose de monde.
D'autres mouvements et visions montent donc du fond du monde, à travers le balbutiement d’initiatives et de discours n’ayant pas encore le rapport de force suffisant pour s’affirmer et dire cet autre monde ouvert à un devenir. Le rôle de l'art est de révéler ce mouvement et cette vision encore latente. Ainsi, comme à la Renaissance italienne, l'art aujourd'hui anticipe ce qui sourd de la civilisation balbutiante actuelle, et construit déjà une vision différente de notre monde.
28 août 2008